dissertation jacques brelJacques Brel.  Toute personne possible imaginable qui se connaît un peu dans le monde multicolore de la chanson française sera familiarisée avec ce personnage extraordinaire. Inégalé, Brel savait peindre les détresses humaines avec des mots (maux) touchants et de la musique saisissante.  Les uns l’ont beaucoup aimé, les autres l’ont fort détesté, personne ne pourra toutefois nier qu’il s’est créé une identité légendaire en accomplissant son fabuleux destin.  Afin de prouver le génie qu’était Jacques Brel,  j’évoquerai d’abord sa vie pour ensuite esquisser les traits principaux de son œuvre.

Jacques « Jacky » Brel est né en 1929 à Schaerbeeck, il est issu d’une famille bourgeoise francophone aux racines flamandes.  Romain Brel, le père de Jacques s’associe un peu plus tard avec son beau-frère. Il s’ensuit qu’il devient codirecteur d’une entreprise de cartonnage.  Il s’assure ainsi d’un emploi pour son fils qui en attendant va à l’école primaire Saint-Viateur, une école qui cadre avec l’éducation catholique que reçoit Jacques.  Il n’obtient pas toujours de bonnes notes, et ne surtout pas pour le cours de néerlandais, c’est un élève très médiocre.  En revanche, il fait preuve d’une grande expressivité, il fait souvent le pitre devant ses amis, un rôle qui lui va bien.  Les sorties à la foire et les vacances à la mer rompent l’existence fade que mène Jacques.  La morosité de la jeunesse de Jacky ne tombera jamais dans l’oubli, il le soulignera sa vie durant, en témoignent les mots « Mon enfance passa / De grisailles en silences, / De fausses révérences / En manque de batailles »

Dans ce fragment il nous rappelle également le souvenir pénible de la guerre.  Jacques n’a qu’onze ans, mais déjà il est fort conscient de cette période manquant de joie, où tout est remise en question, surtout quand il voit disparaître quelques-unes de ses connaissances.  Jacques passe à l’Institut Saint-Louis, il excelle en matière de français, toujours en contraste absolu avec sa connaissance du néerlandais.  Durant cette période, il développe ces talents d’acteur et il écrit ses premiers textes.  Aussi, milite-t-il à la Franche Cordée, une sorte de mouvement de jeunesse à inspiration catholique.  Jacques apprend qu’il doit tripler sa troisième année, par voie de conséquence le père Brel décide qu’il ne retournera plus au collège, il veut l’engager dans l’entreprise.

En juin 1948, Jacques commence son service militaire.  Durant le bal de Saint-Sylvestre de 1949 il se fiance à Thérèse Michielsen, dite Miche.  Après avoir quitté l’armée en juin de cette même année, il devient représentant de carton pour l’entreprise de son père.  Il se marie un an après avec Miche.  Les deux s’installent dans un appartement à Bruxelles.  L’année 1951 est marquée par la naissance de leur première fille, Chantal.  Pendant les weekends la famille invite les amis de la Franche Cordée et ensemble ils chantent ou bien ils vont à des manifestations.

Il rencontre Angèle Guller en 1952, qui présente un programme à la radio.  Elle reconnaît immédiatement le talent qu’a Brel.  Voilà pourquoi Angèle le fait enregistrer un disque démo pour la radio.  Il participe à plusiers concours sans pour autant remporter du succès.  A l’âge de 24 ans il parvient à sortir deux disques.  Son nom d’artiste est Bérel, anagramme de rebel.  Il finit par divertir quelques pauvres types dans les nombreux cafés bruns que compte la ville de Bruxelles.  Un pas décisif vers sa carrière musicale est lancé : à Paris, Jacques Canetti, découvreur de talents, se montre intéressé à son disque.  Canetti invite Jacques à passer une audition, Jacques risque son coup car il sait bien que Paris, centre culturel par excellence, pourrait être l’escalier menant au succès fou.  Il quitte non seulement Bruxelles, mais également sa femme, sa famille, l’entreprise de carton.  Miche le visitera à Paris quand Jacques lui manque trop.

Malheureusement, il n’a pas la vie toute rose au début de sa carrière musicale.  Il fait ses tous premiers débuts aux « Trois Baudets » de Canetti, mais le public n’est pas enthousiaste.  Il est stigmatisé par son accent bruxellois.  La manière dont il s’habille, son aspect physique, son allure provinciale,… tout devient l’objet de ridiculisation.  Brel chante pour des organisations chrétiennes, à ce propos Georges Brassens parle de l’abbé Brel.  Malgré le tas de critiques négatives, il persiste dans sa volonté de devenir quelqu’un.

En cultivant le bon français il entreprend une tentative de réaliser son rêve ultime.  En France il sera considéré comme un Flamand qui ne sait guère parler le français convenablement, en Flandre on le traite de traître : il ignore son identité flamande en chantant en français.  Pendant qu’il se cherche son vocabulaire subit une « négativisation », le Jacky naïf qui rayonne d’idéalisme devient un homme provocateur, aux lyriques explosant de parodie et d’ironie.  Brel parvient peu à peu à s’intégrer dans le monde de la chanson.   Il fait la rencontre de Georges « Jojo »  Pasquier en 1955.  Jojo fonctionnera dorénavant de bras droit pour Jacques : il sera à la fois secrétaire, ami intime, garde du corps, … « Il partage avec lui (…) surtout ces nuits blanches où l’on retarde le plus possible le moment de se quitter et de se retrouver seul avec ses doutes et ses angoisses »   En 1956 Brel remporte ses premiers succès avec « Quand on n’a que l’amour ».  A partir de ce moment-là, le succès va croissant.  Il mène une vie agitée, faite de voyages, musique, femmes, alcool et cigarettes.

Brel devient une immense vedette.  Il peut donner des concerts aux Etats-Unis (concert légendaire au Carnegie Hall), Israël, Russie,… et est considéré comme l’égal d’Edith Piaf ou de Georges Brassens.  A la fin de 1961 il donne un concert à l’Olympia, les critiques ne gardent que le souvenir lointain des gaucheries de Brel: « il éclate et apparaît comme un fabuleux homme de scène » .  « La valse à mille temps », « Les bourgeois » et puis encore « Le plat pays » le poussent au sommet de sa gloire.  A l’âge de 37 ans, en 1966 il annonce son adieu, n’ayant plus rien à dire et étant las des tournées sans fin, selon ses propres mots.  Il reste pourtant bizarre de voir disparaître de la scène un chanteur qui a énormément de succès.  Parfois on accorde cet adieu précoce au fait qu’il n’y avait plus de défis à réaliser dans le monde musical pour le Grand Jacques, parfois on invoque ses problèmes de santé.  Il donne son tout dernier récital le 16 mai 1967 à Roubaix.

Il cherche alors à s’intégrer dans d’autres mondes comme celui du cinéma.  D’abord il s’impose comme acteur, on l’accueille de nombreuses critiques positives pour les rôles qu’il joue dans « Les risques du métier », « La bande à Bonnot », « Mon oncle Benjamin », « Mont-Dragon », « Les assassins de l’ordre » et « L’aventure, c’est l’aventure ».  Le chanteur en lui n’est pas encore tout à fait mort : il s’essaie à une interprétation de Don Quichotte, après être impressionné d’une adaptation en comédie musicale à New York.  Il interprète lui-même le rôle de titre. « L’homme de la Mancha » est représentée d’abord à Bruxelles et après à Paris.  Environ 200 000 personnes assistent aux représentations de ce spectacle musical.  Les films qu’il met en scène sont de succès très modeste.  La navigation et l’aviation représenteront pour lui de nouveaux défis.

Sa santé va s’aggravant, à part l’affection hépatique dont il souffre déjà longtemps, on constate également le cancer du poumon.  On excise le poumon gauche.  Au lieu de bien prendre soin de sa santé, il donne l’air de ne pas s’en soucier, et ce n’est pas qu’un air.  Maddly Bamy, une belle chanteuse originaire de Guadeloupe devient sa dernière amante, d’une longue série.  Or, il n’a jamais voulu divorcer de Thérèse Michielsen, qui a été le fil rouge à travers la vie adultère de « l’abbé Brel ».

Il déménage avec Maddly à Hiva-Oa (île Marquise) pour se retirer tout doucement de la vie.  Trois ans plus tard, le roi de la chanson française montre au monde qu’il n’a toujours pas fait renonciation à la couronne, en enregistrant un dernier disque qui fait preuve de sa vitalité insatiable.  Sur ce fameux 78 tours, enrégistré avec un seul poumon, se trouvent des chansons qui resteront bien à jamais associées à sa légende, telles que « Orly », « Jojo » (cf supra) avec laquelle il remémoriat son ami récemment décédé.  « Viellir » reprend le même thème :
« … Mourir de faire le pitre / Pour dérider le désert / Mourir face au concert / Par arrêt de l’arbitre… ».  « Les F… » constitue un dernier coup qu’il lance à l’adresse de tout ce qui est flamand et extrême.

Un court retour à son paradis marquis, est interrompu par l’état alarmant de sa santé.  Il retourne à Paris, d’urgence on l’hôpitalise.  Les médecins décident de le soumettre à une radiothérapie. lorsqu’il fait une promenade aux environs de l’hôpital, Paris-Match fait des photos.  Le magazine publie quatre pages avec trois photos de Brel.  Cinq cent soixante mille exemplaires du magazine sont distribués en France.  Brel intente plusieurs procès à ce magazine à sensation, il est déjà mourant.  A cause de la presse qui est toujours près de lui, il s’enfuit pour trois semaines en Suisse.  Après, Brel gagne le procès contre Paris-Match, mais perd sa vie, dix jours plus tard, après une ultime opération.  Le plus grand chansonnier français n’est plus, il est enterré sur l’île  Hiva-Oa, à côté de Gauguin.  Il n’y a pas de cérémonie religieuse, étant donné qu’il s’est détourné depuis longtemps de toute pratique cléricale.

Georges Brassens déclare : « Je ne crois pas qu’il soit mort.  Quand on aime les gens, il meurt, bien sûr, c’est à dire qu’il s’absente un petit peu.  Jamais personne de ceux que j’ai aimés n’est mort.  Brel, il sera facile pour moi et pour ses amis de le faire revivre.  Il n’y aura qu’à écouter ces disques. »   D’autres critiques, surtout de la part des flamingants, sont moins louangeuses :  « Brel est mort ! Hurrah ! »  Il faut peut-être nuancer que les personnes à regretter la mort de Brel sont beaucoup plus nombreuses que ceux qui la « fêtent ».

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Au centre de l’œuvre de Jacques Brel se trouvent la Flandre, les femmes, deux histoires d’amour et de haine. D’une part, il chante la beauté du paysage flamand (« le plat pays », « Marieke », « Bruxelles »), d’autre part, il attaque et blesse les Flamands (« Les F… », « Les Flamandes » ), se moquant de la langue flamande. Envers les femmes, il a une même attitude ambiguë : mysogynie ( « Les filles et les chiens ») s’altère avec une vénération quasi exagérée (« Ne me quitte pas », « Quand on n’a que l’amour »).  En effet, Jacques Brel est un auteur dont frappe le plus l’écriture d’une simplicité et effacité remarquable, ses mélodies ne sont jamais un but en soi, sauf dans quelques chansons de qualité inférieure. Dans ses textes, on constate avant tout le goût du néologisme (« je me suis déjumenté », « une maison qui se tire-bouchonne », « Jojo, tu frères encore »…), le principe des oppositions binaires ( par exemple le noir et le blanc), les jeus de mots, l’allitération (« un divan de diva »),  une langue directement accessible grâce au vocabulaire limpide, l’absence d’herméneutisme, la syntaxe directe presque parlée, les mots en fonction des thèmes les plus récurrents. À part la Flandre et les femmes, Brel a écrit plusieurs chansons anticonformistes (« Les bourgeois ») et anticléricalistes, tout comme des chansons antimilitaristes (« La Colombe », « Au suivant »). Dernier grand thème de son œuvre est l’amitié, à laquelle il attribue une énorme valeur (« Jacky », « Jojo », « Jojo », « Madeleine »…).

Jacques Brel est bien à jamais un des plus grands chansonniers français.  Ce qui le distingue surtout de ses collègues est sa manière de gesticuler, d’enthousiasmer son public.  Il a dominé la chanson française comme personne d’autre n’a jamais pu le faire, et toujours le Grand Jacques est au cœur de l’inspiration de nombreux artistes.  Son importance est également prouvée par le fait qu’on le mentionne dans les manuels scolaires.  Les chansons de Brel ont été interprétées par de nombreux artistes, tels que Barbara, Juliette Gréco, Isabelle Aubret, Serge Lamas (qui lui consacre après sa mort un disque entier), Nina Simone (dont la version de « Ne me quitte pas » a fait le tour du monde) en anglais par Frank Sinatra, Ray Charles, Tom Jones, Shirley Bassey, Joan Baz et même David Bowie (« Amsterdam »).  C’est peut-être le lieu indiqué pour signaler les artistes belges qui ont interprété Brel, comme Arno et Laïs.   Brel a fait jaillir la chanson française au-delà de l’Hexagone et au-delà du temps, car de nos jours il inspire toujours le respect et cette dissertation désire en être l’exemple.

Bibliographie

Anthierens, Johan.  Jacques Brel : de passie en de pijn.  A’dam / A’pen, Uitgeverij L.J.Veen

El-Fers, Mohamed.  Jacques Brel.  A’dam, Uitgeverij Jan Mets / Passatempo, 1991.

Robine, Marc.  Le roman de Jacques Brel.  Editions Anne Carrière /  Editions du verbe (Chorus), 1998.

Saka, Pierre – Plougastel, Yann, La chanson française et francophone.  Larousse, 1999.

Todd, Olivier.  Jacques Brel, une vie.  Paris, Editions Robert Laffont, 1984.

« http://www.geocities.com/brelsite » (référencé sur www.yahoo.fr )